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Espace et jardin japonais
Brigitte BOUDON
L'espace-temps, pour le Japonais, recèle un profond secret. Toutes ses actions, ses perceptions et ses pensées sont tributaires de l'espace-temps, qu'il définit par un seul mot : Ma. Ma désigne un espace ou un intervalle entre deux choses. "Toutes choses dépendent toujours de Ma. L'art du combat, l'architecture, la musique ou l'art de vivre, l'esthétique, le sens des proportions, l'organisation d'un jardin dépendent toujours d'un ensemble de significations qui se relient les unes aux autres et dépendent les unes des autres en fonction de Ma" (1).

Ma est l'espace indéfinissable qui existe derrière chaque chose, l'intervalle juste, le rapport juste, qui crée entre les choses et les êtres une meilleure résonance. Tout est une question de rapports, d'harmonie entre les choses, comme cela est exprimé dans la vision shinto et dans le bouddhisme zen.

 

Ma est associé à la notion de vide. L'espace japonais est comme un vide sublimé, transcendé. Pour pouvoir vivre librement dans un espace, il faut au préalable créer le vide. Puis le vide sera occupé mais la vibration du vide et sa présence resteront sensibles.

 

L'harmonie des formes traduit au Japon une sagesse de la pensée, le désir d'associer l'homme avec la nature sans contrainte. Les formes élémentaires sont le plus généralement employées. Le bois des temples reste aussi naturel que possible (avec l'écorce par exemple). La pureté des lignes révèle la pureté de l'esprit. "La nature est le vrai miroir. (...) La nature est toujours surprise, spontanéité et invention" (1). C'est pourquoi il n'y a pas de symétrie dans les temples ou les jardins japonais. L'asymétrie, c'est l'équilibre entre l'ordre ou l'harmonie et la rupture de cette harmonie.

 

Tous les édifices - temples, palais, maisons - doivent être dressés et ordonnés les uns par rapport aux autres de telle sorte qu'on y jouisse de la protection des puissances supérieures bénéfiques, en s'intégrant aux grands courants de la nature et en se conformant à ses lois.

 

LA SYMBOLIQUE DES JARDINS

 

Le jardin japonais est une des plus belles expressions de la sensibilité japonaise. Uni par des liens très étroits à l'architecture dont il a de tout temps complété l'harmonie, il présente également d'importants rapports avec la cérémonie du thé (2).

 

Le jardin japonais ne se veut pas le reflet fidèle de la nature, mais son interprétation subjective. Seuls y sont reproduits les traits principaux afin de restituer non pas l'intégralité du site, mais son atmosphère. Le symbolisme y est fondamental. Ses éléments constitutifs essentiels sont l'eau, les arbres à feuilles persistantes, les pierres, l'île en forme de colline, les graviers.

 

Les premiers jardins se composaient d'une île entourée d'un lac artificiel. Cette île pouvait être de type variable : montagneuse, boisée, côtière, etc. Quant au lac, il possède généralement une forme symbolique (celle d'un cœur par exemple). Les ponts de bois ou de pierre rappellent l'ancien pont flottant des dieux Izanagi et Izanami, les dieux créateurs dans la mythologie japonaise.

 

Mais c'est la pierre qui est l'élément central de tout jardin japonais. La pierre symbolise la longévité et aussi la matrice (les dieux sont nés d'une pierre). Elle est rarement travaillée de main d'homme, sinon pour souligner une forme naturelle. La pierre, comme l'arbre, la colline, l'eau, renferme une magie naturelle et l'homme peut s'incorporer à ces éléments, notamment par le moyen de la méditation.

 

Le jardin japonais est conçu pour être contemplé de plusieurs points de vue : dans le célèbre jardin de Ryoan-ji, qui se trouve dans un temple bouddhiste zen, à Kyoto, il y a quinze rochers et du sable blanc. Quel que soit le lieu d'où l'on regarde, il y a toujours un rocher de caché. Quand le quinzième apparaît, un autre disparaît. C'est le signe qu'on ne peut voir la totalité des choses qu'en s'y intégrant et non en restant à l'extérieur, et cela illustre parfaitement le jeu de la réalité où tout est à la fois vu et caché et où l'on doit percevoir la réalité dissimulée derrière les apparences.

 

Le jardin japonais est une aide à la méditation, car il nous fait remonter au temps premier de la création, lorsque Izanagi et Izanami créaient les îles, à partir de la mer. Edifices et jardins constituent autant d'éléments de la géographie sacrée du Japon, rapport intime créé à chaque instant entre le monde divin, sacré, céleste et le monde humain, terrestre, concret.

 

L'espace ainsi défini est un espace de transfiguration pour l'homme qui arrive à créer un lien entre l'espace extérieur et son espace intérieur. C'est pourquoi le dépouillement, la sobriété des temples est si importante : ils sont là pour aider à la purification et au renouveau intérieurs, bases des religions japonaises, shintoïsme ou bouddhisme zen.

 

Et comme le but final de cette purification est le satori, la réintégration dans l'univers tout entier, la Nature est toujours présente, créant une imbrication extraordinaire entre l'homme et les forces naturelles. Chaque temple, chaque jardin est un lieu magique et pas seulement une construction esthétique.

 

Brigitte BOUDON

 

(1) Japon, la stratégie de l'invisible, Michel Random, Ed. du Félin

(2) Voir notre article, La cérémonie du thé.